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Remonter le temps

  • il y a 29 minutes
  • 2 min de lecture

Petit matin au pied de la forêt

   un corps de ferme sans vie

marque la ligne bleue des Vosges

garde-corps d'un cimetière perdu


j’entre dans la pénombre des pins sylvestres

des traces de sanglier me précèdent

je cherche leur passage à suivre

à déchiffrer les tréfonds des bois

 

des ronces cachent des tombes éparses

des lierres se lient aux fougères

pour panser des morceaux de cœurs brisés

un corbeau râle plus qu'il ne crie

 

plafond bas dans mes chaussettes

je patauge dans le souvenir de ces vies anonymes

ma colle d’or dans la main

pour réparer leurs blessures oubliées

 

j’ai emporté le silence avec moi

mon seul compagnon qui m’offre un peu de liberté

du répit aussi

pour remonter le temps

 

le souffle court

je n’irai pas très loin

 

en ce jour d’âme éméchée

je suis prêt à m’enraciner

au milieu de ce tumulte

au repos forcé

 

comprendre les moments de césure

les attraper sans me couper

du reste du monde

éteindre mes questions brûlantes

 

quel sens de ces vies arrachées à la terre

   pourquoi cet abandon des humains

 

pour ce qu’ils sont            par-ce qu'ils étaient ?

 

n’a-t-on donc rien appris pour raviver encore et encore

les ténèbres de l’Histoire ?

 

des chants répétés d’une rousserolle

m’invitent à passer outre

 

piétiner ces chemins d’humus et de cendres

aux peines profondes

les saluer dans le bruit de mes pas

 

des feuilles de chênes centenaires tapissent le ciel et le sol

 

je m’incline près d’une souche vermoulue

une borne solitaire de grès rose délavé

en point d’arrivée de ma quête

 

le velours d’une mousse verte épouse

le contour des lettres gravées

 

Caroline Bronner née Bloch

1872 - 1940

 

je caresse la pierre

et lis du bout des doigts ces noms de famille

dévastée par la brutalité des hommes

 

je ferme les yeux

 

un peu d’écorce au creux des mains

 

une fauvette répond à un coucou

 

en équilibre sur un fil d’araignée

des perles de rosée captent les rayons du soleil

 

vient l’apaisement inespéré des morts pour les vivants

quand on entre en résonance avec leur histoire

 

mes tourments s’éloignent d’eux-mêmes

 

elle est là

 

devant moi

 

j’ai retrouvé son sourire.

 

A Frédéric Natenzohn, en hommage à ses aïeux et à toutes les victimes de la Shoah..

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