Remonter le temps
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Petit matin au pied de la forêt
un corps de ferme sans vie
marque la ligne bleue des Vosges
garde-corps d'un cimetière perdu
j’entre dans la pénombre des pins sylvestres
des traces de sanglier me précèdent
je cherche leur passage à suivre
à déchiffrer les tréfonds des bois
des ronces cachent des tombes éparses
des lierres se lient aux fougères
pour panser des morceaux de cœurs brisés
un corbeau râle plus qu'il ne crie
plafond bas dans mes chaussettes
je patauge dans le souvenir de ces vies anonymes
ma colle d’or dans la main
pour réparer leurs blessures oubliées
j’ai emporté le silence avec moi
mon seul compagnon qui m’offre un peu de liberté
du répit aussi
pour remonter le temps
le souffle court
je n’irai pas très loin
en ce jour d’âme éméchée
je suis prêt à m’enraciner
au milieu de ce tumulte
au repos forcé
comprendre les moments de césure
les attraper sans me couper
du reste du monde
éteindre mes questions brûlantes
quel sens de ces vies arrachées à la terre
pourquoi cet abandon des humains
pour ce qu’ils sont par-ce qu'ils étaient ?
n’a-t-on donc rien appris pour raviver encore et encore
les ténèbres de l’Histoire ?
des chants répétés d’une rousserolle
m’invitent à passer outre
piétiner ces chemins d’humus et de cendres
aux peines profondes
les saluer dans le bruit de mes pas
des feuilles de chênes centenaires tapissent le ciel et le sol
je m’incline près d’une souche vermoulue
une borne solitaire de grès rose délavé
en point d’arrivée de ma quête
le velours d’une mousse verte épouse
le contour des lettres gravées
Caroline Bronner née Bloch
1872 - 1940
je caresse la pierre
et lis du bout des doigts ces noms de famille
dévastée par la brutalité des hommes
je ferme les yeux
un peu d’écorce au creux des mains
une fauvette répond à un coucou
en équilibre sur un fil d’araignée
des perles de rosée captent les rayons du soleil
vient l’apaisement inespéré des morts pour les vivants
quand on entre en résonance avec leur histoire
mes tourments s’éloignent d’eux-mêmes
elle est là
devant moi
j’ai retrouvé son sourire.

A Frédéric Natenzohn, en hommage à ses aïeux et à toutes les victimes de la Shoah..




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