Prête-moi ton nez

Les sens nous ancrent dans la vie réelle, mais ont aussi cette étrange capacité de faire revenir le passé. Une odeur, un goût, un son, et nous voilà parfois des années en arrière.
Prête-moi ton nez, nous dis-tu, Sandrine. Mais oui, bien volontiers. Merci de nous proposer ce voyage entre nous, ces explorations entre nez, pour venir à toi et essayer de te raconter nos odeurs.
Dans mon album personnel, je pense à ces odeurs perdues de vue depuis les années 1970-80. Des odeurs qui ont rencontré ma vie, avec lesquelles j’ai grandi. Une façon, peut-être, de tendre la main à ton anosmie et d’explorer avec toi ce qui n’est plus…
ce qui nez plus ?

Je me souviens de l’odeur des briquettes de charbon que j’allais chercher dans la cave de ma grand-mère pour maintenir le feu de son poêle éveillé. Ce n’était pas une odeur agréable. Elle était âcre, humide, mêlée à la poussière du sol en terre battue qui s’accrochait aux doigts et me restait au fond de la gorge. Je garde l’image d’une odeur noire, froide, minérale, enfermée entre ces vieux murs, leur salpêtre et leurs toiles d’araignée.
Je descendais toujours avec réticence, mon seau à la main, avançant d’un pas prudent. Je me demande aujourd’hui encore comment ce lieu sombre, presque hostile, avait pu servir d’abri à ma famille pendant les bombardements de la Seconde Guerre mondiale.
Je ne saurais peut-être plus reconnaître cette odeur aujourd’hui si je la rencontrais. Mais je sais qu’elle est restée quelque part en moi. Une odeur qui appartient à mon enfance, à ce lieu de Strasbourg et à ses hivers rigoureux, en partie oubliés, eux aussi.
*
Il y a une autre odeur que j’ai perdue de vue. Je la rencontrais à vélo, dans les rues de Schiltigheim. Il m’arrivait souvent de suivre les tracteurs qui sortaient des brasseries. Leurs remorques transpiraient le houblon fermenté. Une odeur chaude, amère, végétale, presque animale, qui m’arrivait par bouffées. Le vent l’emportait, puis la ramenait.
Je pédalais dedans, un peu hypnotisé, incapable de savoir si je la trouvais agréable ou détestable.
La seule chose que je sais, aujourd’hui encore : comme ma grand-mère, elle me manque.
09/2026 - MBur - @Brocauteur




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